Les cépages
rebelles
Interdits. Oubliés. Revenus
Il y a dans le Castel et le Villard, les deux cépages des vignes de Bouthéon, une longue mémoire. Une mémoire qui commence dans les ravages du phylloxéra, traverse les grandes guerres, survit aux décrets d'arrachage grâce à quelques vignerons qui refusèrent d'obéir, et revient aujourd'hui, discret mais tenace, jusque dans les cahiers des charges des plus grandes appellations du monde.
Cette histoire en neuf épisodes a été écrite pour le Salon des Vins Rebelles & du Terroir à Bouthéon en 2026. Elle commence par une catastrophe et finit par une renaissance.
Crédits
Textes : Jean-Baptiste Moine
Éléments relatifs à Bouthéon, adaptation web et recherches iconographiques : Olivier Rousseau
Avant le XIXe siècle, la vigne européenne était une mosaïque vivante. Des centaines de cépages, chacun adapté à son sol, multiplié de génération en génération par simple bouturage. Aucun traitement. Une diversité que l'on tenait pour acquise.
Puis les échanges s'accélèrent. Des cépages américains sont importés en France : c'est la mode. Avec eux arrivent, sans que personne ne le sache encore, leurs parasites. Des parasites contre lesquels les vignes américaines sont naturellement immunisées. Contre lesquels les vignes européennes ne le sont pas.
D'abord l'oïdium, vers 1850. Puis le mildiou. Les rendements baissent, mais les vignes tiennent.
À partir de 1860, quelque chose d'inquiétant commence dans le Gard : les vignes meurent. Progressivement, inexorablement, la mort gagne toutes les régions viticoles. En 1868, trois scientifiques identifient enfin le coupable : le phylloxéra vastatrix. Un minuscule puceron qui s'attaque aux racines et prive la vigne de sève.
Un seul individu peut donner 10 millions de descendants par an.
La vigne européenne s'effondre. Il faut une solution, et vite. Les plants américains, vecteurs involontaires du désastre, vont-ils devenir ses sauveurs ?


(1880).

Dessin de Claverie (1878).
En 1860, la vigne européenne agonise. On cherche des solutions. Les injections de sulfure de carbone dans le sol ? Chères et inefficaces. Planter des cépages américains résistants ? Les vins ne satisfont personne.
Une autre idée s'impose : greffer les variétés françaises sur des porte-greffes américains. Associer la résistance des racines américaines à la qualité du vin européen. C'est la voie principale que suivront presque tous nos vignobles, encore aujourd'hui.
Mais l'autre solution — l'hybridation — naît d'un endroit que personne n'aurait imaginé.
Eugène Contassot est pâtissier à Aubenas. Dans son jardin, par simple curiosité, il entremêle des branches de vignes résistantes avec ses propres plants. Hybridation aléatoire, résultat imprévisible. Parmi les grappes obtenues, certains grains sont hybrides.
Contassot ne pousse pas l'expérience plus loin. Il donne ces grains à deux de ses clients habituels : Georges Couderc et Albert Seibel.
Ces deux passionnés font germer les grains et commencent une sélection minutieuse.
Les cépages hybrides venaient de naître. Dans la boutique d'un pâtissier.

Couderc et Seibel ont reçu leurs grains hybrides du pâtissier Contassot. Deux passionnés qui se lancent dans une aventure d'une décennie. Car créer un nouveau cépage n'est pas une affaire de quelques saisons.
Voici comment cela fonctionne.
Première étape : le croisement. Dans la fleur de vigne coexistent organe mâle et organe femelle. Livrée à elle-même, la fleur s'autoféconde. L'hybrideur intervient à la main : il retire les étamines, apporte le pollen d'une autre variété. Ce croisement donne des graines hybrides.
Deuxième étape : la sélection. Les graines sont semées en pépinière. On observe la résistance de chaque plant au phylloxéra, au mildiou, à l'oïdium. On élimine les plants fragiles. On attend que les survivants produisent des raisins — trois à quatre ans. Nouveaux tests. Nouveaux rejets. Seule une infime minorité passe.
Troisième étape : la multiplication. Le cépage sélectionné est bouturé, mis en place.
Depuis le premier croisement jusqu'aux premières boutures : dix ans minimum.
C'est cette patience qui a donné naissance aux cépages que vous pouvez déguster au Château de Bouthéon.

Photo d'archives restaurée par IA.
Un pâtissier avait donné l'impulsion. Voici ceux qui en ont fait une science.
Georges Couderc (1850–1928) Né à Aubenas, le même Aubenas que Contassot. C'est lui qui reçut les premiers grains hybrides du pâtissier et en fit une vocation. Les viticulteurs du monde entier venaient en pèlerinage à Aubenas pour voir ses nouvelles variétés. Ses contemporains le surnommaient le "Pape de la viticulture nouvelle". Il a semé 430 000 pépins sur 12 hectares de champs d'essai. En 1998, ses porte-greffes couvraient encore 135 000 hectares de vignes françaises. Son Couderc 13, cépage blanc, est encore cultivé à La Réunion, où il donne le vin de Cilaos.
Albert Seibel (1844–1936) Lui aussi d'Aubenas. Jusqu'à sa mort à 92 ans, il n'a jamais cessé d'hybrider. 16 000 obtentions au total. En 1960, ses variétés couvraient 128 000 hectares, soit 32 % des hybrides cultivés en France. Parmi ses créations les plus diffusées : le Plantet et le Chancelor, les deux hybrides les plus plantés en France avant 1960.
François Baco (1865–1947) Instituteur dans les Landes. Pas vigneron de formation — passionné de vocation. En 1898, il croise le Noah avec la Folle Blanche pour donner naissance au Baco 22A. Ce cépage hybride est le seul à avoir jamais été intégré dans une appellation d'origine protégée : l'Armagnac. Un trésor du terroir gascon, qui donne les meilleurs armagnacs.
Et d'autres, moins connus... Seyve, Villard, Ravat, Castel, Oberlin, Kuhlmann... et bien d'autres amateurs moins célèbres. Deux de ces noms résonnent particulièrement au Château de Bouthéon : ce sont précisément des cépages Castel et Villard que le domaine a replantés en 2021, bouturés depuis des pieds centenaires retrouvés dans le Forez.




Le phylloxéra avait ravagé le vignoble français. De 2,3 millions d'hectares avant la crise, il n'en restait que 1,5 million après replantation. Un déficit colossal à combler. Les cépages hybrides allaient s'y engouffrer.
Au début du XXe siècle, les hybrides couvrent déjà 50 000 hectares. En 1914 : 100 000. Un doublement en quinze ans.
Les vignerons comprennent vite l'avantage. Là où les vignes greffées exigent du soufre contre l'oïdium et du cuivre contre le mildiou, les hybrides résistent naturellement. Moins de travail. Moins de coût. Plus de sécurité.
Puis vient la Grande Guerre. Le cuivre est réquisitionné pour l'industrie militaire. Pour les viticulteurs, il devient rare, puis introuvable. Les surfaces bondissent encore. En 1958, les cépages hybrides couvrent 400 000 hectares — soit 30 % du vignoble français.
Trente pour cent. Presque un tiers.
Bouthéon, hiver 1939. Les archives du château en portent la trace. En l'espace de quelques semaines, pas moins de 24 habitants du village déposent une déclaration de plantation de vignes. Du Plantet, du Rayon d'or, des séries Seibel. Plantations prévues entre février et avril. Motif noté sur chaque formulaire : "fabrication du vin pour son usage". Ces 24 déclarations, simultanées, disent tout du mouvement de l'époque. Ce qui se jouait à l'échelle nationale se jouait aussi ici.
Pourtant, depuis 1934, une loi cherche à les faire reculer...

Archives du château de Bouthéon.
Dans les années 1930, la France viticole suffoque. Trop de vin. Beaucoup trop. Deux raisons : l'explosion de la production dans le Midi (Hérault, Gard, Aude, Pyrénées-Orientales) et le développement fulgurant du vignoble algérien, qui atteint 150 000 hectares dès 1914. En quelques années, la pénurie d'après-phylloxéra laisse place à une surproduction catastrophique.
Il faut des coupables.
La Loi du 24 janvier 1934 autorise l'interdiction de certains cépages hybrides. Le 24 janvier 1935, un décret publié au Journal Officiel nomme la liste : Noah, Herbemont, Clinton, Isabelle, Jacquez, Othello. Ensemble, ils représentent environ 100 000 hectares et 6 à 7 millions d'hectolitres. On les accuse de produire des vins de mauvaise qualité au goût foxé. On accuse même le Noah de rendre fou, à cause d'un taux de méthanol prétendument dangereux. Accusation prouvée fausse depuis.
En réalité, ils sont les victimes commodes d'une surproduction qui les dépasse.
Mais les mesures de 1934-1935 ne touchent que six cépages nommément désignés. Le reste du monde hybride continue. À Bouthéon, en 1942, de nombreux vignerons déclarent normalement leur récolte d'hybrides, sans complexe, sans dissimulation. Sur le formulaire officiel, la ligne "cépages dont la plantation est désormais interdite (Art. 6 de la loi du 24 décembre 1934)" est rayée d'un trait : leurs hybrides à eux sont légaux. Ils le savent. Ils n'ont rien à cacher. Ce qui se passe à Bouthéon se passe partout en France : la loi a créé une ligne à l'intérieur du monde hybride, mais n'a pas mis fin à la production.
Ce clivage tiendra jusqu'en 1953.
Simultanément, les AOC naissent. La première appellation d'origine contrôlée est reconnue en 1936 : Châteauneuf-du-Pape. D'autres suivent. Les hybrides en sont exclus d'emblée. L'interdiction s'étendra ensuite aux vins de qualité supérieure : tout ce qui se distinguait de la production courante.
L'avenir des cépages hybrides semble alors définitivement scellé.
Semble.






Cépages interdits Noah, Othello, Isabelle, Jacquez et Herbemont (Jules Troncy, 1904-1905)

Bouthéon, 6 octobre 1942.
Archives du château de Bouthéon.
Les hybrides n'ont pas été tués d'un seul coup. Ils ont été étranglés lentement.
Depuis 1919, ils sont exclus des zones d'appellation. Depuis 1929, on ne peut plus sucrer leurs moûts. Depuis 1934, six cépages sont nommément proscrits. À chaque décennie, un nouveau tour de vis.
Les années d'après-guerre apportent de fortes attaques de mildiou. Les vignerons continuent de planter des hybrides parce qu'ils résistent. En 1953, ils occupent toujours 400 000 hectares, 30 % du vignoble français.
Le décret de 1953 achève le travail. Un nouveau classement répartit les cépages français en trois catégories. Les hybrides tombent dans la dernière, condamnés à disparaître : les "tolérés". La règle est implacable : tout vigneron possédant des hybrides dans sa parcelle renonce aux appellations pour l'ensemble de sa récolte. Pas seulement pour les parcelles hybrides. Pour tout. Le même décret ordonne l'arrachage obligatoire des six cépages interdits depuis 1934-1935. L'État accompagne la pression par les primes d'arrachage, l'exclusion des aides, les droits de plantation amputés.
Les surfaces s'effondrent. De 400 000 hectares en 1953, on tombe à 10 000 en 2010.
Mais certains refusèrent. C'est vers 1955-1960 que des vignerons devinrent rebelles, dans le sens propre du terme. Ils refusèrent d'arracher leurs cépages condamnés. C'est particulièrement le cas dans les Cévennes, région où la quasi-totalité des vignes était composée de cépages hybrides, interdits ou voués à disparaître. Gilbert Bischéri et Hervé Garnier sont de ceux-là.
Ces vignerons ont permis la conservation de cépages qu'on croyait condamnés, et qui aujourd'hui permettent de cultiver la vigne avec très peu de traitements.
C'est grâce à eux que des pieds centenaires ont survécu jusqu'à nous..

Le Salon des Vins Rebelles et du Terroir
Depuis 2024, ce salon, organisé par le club oenologie de Boisset-Saint-Priest, réunit chaque année au château des vignerons venus de toute la France, d'Italie et de Suisse, pour faire déguster l'héritage de Couderc, Seibel, Baco, Villard, Castel... Et les nouvelles variétés qui leur succèdent.
> Découvrez le Salon des Vins Rebelles

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